14
Nov 11

SOIRS ÉTERNELS

Dans le parc, les oiseaux se querellent entre eux.

Aprés la promenade en de sombres allées,

On rentre; on mange ensemble, et tant de voix mêlées

N'empêchent pas les doux regards, furtifs, heureux.

 

Et la chambre drapée en tulle vaporeux

Rose de la lueur des veilleuses voilées,

Où ne sonnent jamais les heures désolées!...

Parfums persuadeurs qui montent du lit creux!...

 

Elle vient, et se livre à mes bras, toute fraîche

D'avoir senti passer l'air solennel du soir

Sur son corps opulent, sous les plis du peignoir.

 

À bas peignoir! le lit embaume. Ô fleur de pêche

Des épaules, des seins frissonants et peureux!...

Dans le parc les oiseaux se font l'amour entre eux.

 

Charles Cros

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14
Out 11

AVENIR

Les coquelicots noirs et les bleuets fanés

Dans le foin capiteux qui réjouit l'étable,

La lettre jaunie où mon aïeul respectable

À mon aïeule fit des serments surannés,

 

La tabatière où mon grand-oncle a mis le nez,

Le trictrac incrusté sur la petite table

Me ravissent. Ainsi dans un temps supputable

Mes vers vous raviront, vous qui n'êtes pas nés.

 

Or, je suis trés vivant. Le vent qui vient m'envoie

Une audeur d'aubépine en fleir et de lilas,

Le bruit de mes baisers couvre le bruit des glas.

 

Ô lecteurs à venir, qui vivez dans la joie

Des seize ans, des lilas et des premiers baisers,

Vos amours font jouir mes os décomposés.

 

Charles Cros

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15
Set 11

LA VIE IDÉALE

Une salle avec du feu, des bougies,
Des soupers toujours servis, des guitarres,
Des fleurets, des fleurs, tous les tabacs rares,
Où l'on causerait pourtant sans orgies.

Au printemps lilas, roses et muguets,
En été jasmins, oeillets et tilleuls
Rempliraient la nuit du grand parc où, seuls
Parfois, les rêveurs fuiraient les bruits gais.

Les hommes seraient tous de bonne race,
Dompteurs familiers des Muses hautaines,
Et les femmes sans cancans et sans haines,
Illumineraient les soirs de leur grâce.

Et l'on songeraient, parmi ces parfums
De bras, d'éventails, de fleurs, de peignoirs,
De fins cheveux blonds, de lourds cheveux noirs,
Aux pays lointains, aux siècles défunts.

Charles Cros
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29
Ago 11

...

Elle s'est endormie, un soir, croisant ses bras,
Ses bras souples et blancs sur sa poitrine frêle,
Et fermant pour toujours ses yeux clairs, déjà las
De regarder ce monde, exil trop lourd pour Elle.

Elle vivait des fleurs, de rêves, d'idéal,
Âme, incarnation de la Ville eternelle.
Lentement étoufée, et d'un semblable mal,
La splendeur de Paris s'est éteinte avec Elle.

Et pendant que son corps attend pâle et glacé
La réssurection de sa beauté charnelle,
Dans ce monde où, royale et douce, Elle a passé,
Nous ne pouvons rester qu' en nous souvenant d'Elle.

Charles Cros
publicado por RAA às 12:29 | comentar | favorito
05
Jul 11

SONNET MADRIGAL

J'ai volu des jardins pleins de roses fleuries,
J'ai rêvé de l'Éden aux vivantes féeries,
Des lacs bleus, d'horizons aux tons de pierreries;
Mais je ne veux plus rien; il suffit que tu ries.

Car roses et muguets, tes lèvres et tes dents
Plus que l'Éden, sont but de désirs imprudents
Et tes yeux sont des lacs de saphirs, et dedans
S'ouvrent des horizons sans fin, des cieux ardents.

Corps musqués sous la gaze où l'or lamé s'étale,
Nefs, haschisch... j'ai revê l'ivresse orientale,
Et mon rêve s'incarne en ta beauté fatale.

Car, plus encor qu'en mes plus fantastiques voeux,
J'ai trouvé de parfum dan's l'or de tes cheveux,
D'ivresse à m'entourer de tes beaux bras nerveux.

Charles Cros
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