21
Mai 13

ELLE AVAIT PRIS CE PLI...

Elle avait pris ce pli dan son âge enfantin

De venir dans ma chambre un peu chaque matin.

Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère,

Elle entrait, et disait: Bonjour, mon petit père.

Prenait ma plume, ouvrait mes livres, et s'asseyait

Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,

Puis soudain s'en allait, comme un oiseau qui passe.

Alors je reprenais, la tête un peu moins lasse,

Mon oeuvre interrompue, et tout en écrivant,

Parmi mes manuscrits, je rencontrais souvent

Quelque arabesque folle et qu'elle avait tracée,

Et mainte feuille blanche entre ses mains froisée,

Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.

Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,

Et c'était un esprit avant d'être une femme.

Son esprit reflétait la clarté de son âme,

Elle me consultait sur tout à tous moments.

Oh! que de soirs d'hiver radieux et charmants,

Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,

Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère

Tout près, quelques amis causant au coin du feu!

J'appelais cette vie être content de peu!

Et dire qu'elle est morte! Hélas! que Dieu m'assiste!

Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste;

J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux

Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.

 

Victor Hugo

in Pierre Ripert, Dictionnaire Anthologique de la Poésie Française

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25
Fev 13

À MA FILLE ADÈLE

Tout enfant, tu dormais près de moi, rose et fraîche

Comme un petit Jésus accroupi dans la crèche;

Ton pur sommeil était si calme et si charmant

Que tu n'entendais pas l'oiseau chanter dans l'ombre;

Moi, pensif, j'aspirais la douceur sombre

Du mystérieux firmament.

 

Et j'écoutais voler sur ta tête les anges

Et je te regradais dormir; et sur tes langes

J'effeuillais des jasmins et des oillets sans bruit;

Et je priais, veillant sur tes paupières closes;

Et mes yeux se mouillaeint de pleurs, songeant aux choses

Qui nous attendent dans la nuit.

 

Un jour mon tour viendra de dormir, et ma couche,

Faite d'ombre, sera si morne et si farouche

Qui je n'entendrai pas non plus chanter l'oiseau;

Et la nuit sera noire; alors, ô ma colombe,

Larmes, prières et fleurs, tu rendras à ma tombe

Ce que j'ai fait pour ton berceau.

 

Victor Hugo

(in Pierre Ripert,

Dictionnaire Anthologique

de la Poésie Française

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19
Set 12

LE POÈTE S'EN VA AUX CHAMPS...

Le poète s'en va aux champs; il admire,

Il adore; il écoute en lui-même une lyre;

Eltle voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,

Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,

Celles qui des paons même éclipseraient les queues,

Les petites fleus d'or, les petites fleurs bleues,

Prennent, pour l'accueillir agitant leurs bouquets,

De petits airs penchés ou de grands airs coquets,

Et familièrement, car cela sied aux belles:

«Tiens! c'est notre amoureux qui passe!» disent-elles.

Et, pleins de jour et d'ombre et de confuses voix,

Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,

Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,

Les saules tous ridés, les chênes vénérables,

L'orme au branchage noir, de mousse appesanti,

Coome les ulémas quand paràît le muphti,

Lui font des grands saluts et courbent jusqu'à terre

Leurs têtes de feuillé et leur barbes de lierre,

Contemplent de son front la sereine lueur,

Et mumurent tout bas: "C'est lui! cést le rèveur!"

 

Victor Hugo

 

 

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25
Set 10

CLAIR DE LUNE

Per amica silentia lunae
VIRGILE.

La lune était sereine et jouait sur les flots. --
La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise,
La sultane regarde, et la mer qui se brise,
Là-bas, d'un flot d'argent brode les noirs ilôts.

De ses doigts en vibrant s'échappe la guitarre.
Elle écoute... Un bruit sourd frappe les sourds échos.
Est-se un lourd vaisseau turc qui vient des eaux de Cos,
Battant l'archipel grec de rame tartare?

Sont-ce des cormorans qui plongent tour à tour,
Et coupent l'eau, qui roule en perles sur leur aile?
Est-ce un djinn qui là-haut siffle d'une voix grêle,
Et jette dans la mer les créneaux de la tour?

Qui trouble ainsi les flots près du serail des femmes? --
Ni le noir cormoran, sur la vague bercé,
Ni les pierres du mur, ni le bruit cadencé
Du lourd vaisseau, rampant sur l'onde avec des rames.

Ce sont des sacs pesants, d'où partent les sanglots.
On verrait, en sondant la mer qui les promène,
Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine... --
La lune était sereine et jouait sur les flots.

2 septembre 1828.

Victor Hugo
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